Noël sur le Mekong

Récit

Quand j'ai écrit à ma mère qu'on allait passer Noël sur le Mekong, je ne croyais pas si bien dire. Le 24 décembre 2008, on a pris le bateau à Huay Xai pour se rendre à Luang Prabang, 2 jours de croisière sur le Mekong avec un arrêt pour dormir à Pak Beng. Il fallait voir le bateau, une barque longue et étroite avec des bancs en bois, remplie à capacité. Première journée, 6 heures de descente, paysages magnifiques. Le 24 au soir, on a très bien mangé à Pak Beng, un petit village tout en longueur, une rue qui longe le Mekong.

Le matin de Noël, lever à 7h. À 7h30, on est dans un petit resto - en fait une plateforme avec un toit - pour le déjeuner : crêpes, oeufs, pain baguette, et on se fait faire des sandwichs pour la journée qui s'en vient. À 9h, embarquement. On se met finalement en route à 10 h pour une journée de 9h de bateau, assis sur une planche. Il y avait moins d'espace que dans un autobus scolaire.

En cours de route, ça n'a pas empêché le capitaine d'arrêter sur la berge de plusieurs villages pour prendre quelques passagers de plus et mettre de grands paniers de bambou remplis de poules, coqs, canards et dindes sur le toit du bateau. Nous supposions qu'ils étaient destinés au souper de Noël de Luang Prabang et qu'ils seraient farcis et grillés dans quelques heures.

Beaux paysages encore, la forêt vierge - ou presque - tout le long du parcours, mais à la fin du 2e jour on prenait pas mal moins de photos. On commençait à avoir hâte d'arriver parce qu'on avait déjà commencé à avoir faim, les sandwichs étant mangés depuis longtemps. Et c'est à ce moment que le moteur a lâché.

Le silence impérieux du moteur était accompagné du silence stupéfait des voyageurs. Le bateau dérivait, emporté par le tranquille mais puissant courant du Mekong, et se dirigeait vers des rochers acérés avec une centaine de personnes à bord et non moins de poules et autres volailles sur le toit qui, elles, ne s'étaient aperçu de rien. Heureusement, nos marins d'eau douce ont réagi rapidement et, avec seulement le gouvernail et une rame, ils ont réussi à sortir le bateau du courant pour le laisser dériver doucement plus près du rivage. Un pêcheur s'est approché en canot, on lui a lancé une corde qu'il a attachée à un rocher. Le bateau a glissé tranquillement jusqu'au bord, nous étions sains et saufs.

J'ai aperçu notre capitaine, debout sur les rochers avec son téléphone cellulaire. Il avait enlevé son pantalon pour sauter à l'eau et tirer le bateau. J'ai dit: «Regardez, notre capitaine est en petites culottes». Spontanément, Julien a levé les bras au ciel et a crié : «Capitaine Bobettes!» Ce qui nous a fait éclater de rire avec quelques Français.

Le télépone ne fonctionait pas et le capitaine est parti en canot avec le pêcheur, sans rien dire, laissant les passagers pour le moins perplexes. Une anglaise a dit : «Well, I guess that's what they mean when they say "We're all in the same boat"». Un Canadien de Nouvelle-Écosse s'est exclamé : «I feel like I'm in Survivor!», ce qui a détendu l'atmosphere pour ceux qui ont le sens de l'humour et qui connaissent la série télévisée. Les autres riaient jaune.

Une passagère, une Laotienne chiquement habillée à l'occidentale (qu'on voit sur la 2e photo ci-haut), a servi d'interprète car elle parlait aussi bien le français et l'anglais que le laotien. Elle a dit qu'il allait chercher un autre bateau à Luang Prabang et qu'il serait de retour dans 1h30. Il était 17h10. Comme je disais à Julien qu'on devrait faire un feu parce qu'il allait bientôt faire noir (c'est plus facile de ramasser du bois quand il fait clair, surtout quand il faut s'assurer qu'il n'y a pas de scorpion caché sous la branche), j'ai vu que d'autres s'y mettaient déjà, un peu plus loin sur une plage. Nous sommes allés les rejoindre pour donner un coup de main. L'enthousiasme contagieux de Julien faisait rire tout le monde.

La nuit est tombée à 18h15. Quelques-uns ont essayé d'entonner des chansons de Noël mais ça n'a pas pris. Tout le monde était calme, mais on commençait à avoir vraiment faim. Il y avait de la bière et des chips à vendre à bord, mais j'attendais de voir ce qui se passerait. Certains avaient entendu dire que le bateau arriverait avec de la nourriture. Vers 19h30, une barque est arrivée. Nous étions auprès du feu, à environ 50 mètres plus bas sur la grève. Une fille (Belge flamande) est venue et a annoncé : «On passe la nuit ici, ils ne peuvent pas naviguer dans le noir». On s'en doutait bien, mais personne n'avait osé rien dire. Il n'y a pas d'éclairage sur les bateaux et aucune balise le long du Mekong, malgré un fort courant et de nombreux récifs sur une rivière qui serpente. Julien était ravi, les autres se sont résignés.

Pour souper, ils nous ont donné des nouilles instantanées (style Ramen). Julien a eu un paquet pour lui mais Patricia, Evelyne, Noémi et moi avons partagé deux paquets avec un couple de Lillois. Sur le coup, on s'est dit que c'était vraiment cheap. Mais ils n'auraient pas pu apporter autre chose rapidement. Faire livrer de la pizza à cent personnes à une heure de bateau de Luang Prabang? Même trouver des nouilles pour tout le monde était impossible. Le capitaine avait aussi apporté de la bière, pensant profiter de la situation pour faire un peu d'argent. Il a failli y avoir une mutinerie à bord! Mais, reprenant notre calme, nous nous sommes emparés de la bière sans gêne et sans équivoque et nous nous la sommes partagée (il y en avait moins qu'une par personne). Tout le monde parlait de la volaille qui jacassait sur le toit. On pourrait se cotiser et en acheter aux paysans? Mais qui les égorgerait, les plumerait, les evicérerait? Comme on se «mettait à table» avec notre bouillon aux nouilles, Julien a repéré un petit scorpion qui s'amenait tranquilement près du pied de Patricia! Un brave l'a pris avec une branche et l'a jeté au feu.

C'est dans ce contexte que nous nous sommes demandés s'il ne vallait pas mieux dormir sur le bateau. Mais non. Ça avait l'air d'un bateau de refugiés, ça puait, ça jacassait. Nous avons donc sorti nos sacs de couchage et nous avons dormi sur les berges du Mekong, autour du feu de camp.

Le lendemain, un bateau est arrivé je ne sais plus à quelle heure. Ils ont attaché les deux bateaux côte à côte et nous avons rembarqué. On a mis deux bonnes heures avant d'arriver, affamés! Priorité numéro un, trouver un resto pour se payer un vrai déjeuner de Noël avec jus de fruit frais, crêpes, salade de fruits et un extraordinaire café laotien.